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Empowerment

Les seins de Sydney, Keely la Catwoman et les Hoka de ma Best

Cette semaine, trois femmes ont couru dans ma tête. L'une fumait jusqu'ici plus qu'elle ne respirait et ne courait. La deuxième était presque nue, des ballons entre les seins. La troisième courait réellement, et très vite, déguisée en Catwoman. À première vue, rien ne les relie. À deuxième vue, malheureusement, j'étais (presque) là.

par Faustine Henry21 septembre 202611 min
Les seins de Sydney, Keely la Catwoman et les Hoka de ma Best
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Trois informations, l'insistance d'un groupe WhatsApp

Cette semaine, trois informations se sont présentées à moi avec l'insistance de gens qui veulent absolument créer un groupe WhatsApp.

D'abord, ma meilleure pote s'est remise à courir. Il faut mesurer la portée historique de cette phrase. Cette femme a longtemps entretenu avec son système cardio-respiratoire une relation essentiellement administrative. Fumeuse de 100's Light, elle fumait globalement plus qu'elle ne respirait et ne courait, ce qui constituait déjà une forme de fractionné, mais avec terrasse chauffée.

Et puis, sans préavis, elle est passée chez Running Conseil Nancy. Elle possède désormais des Hoka quelque part dans le Grand Est et jamais très loin de Paris.

De mon expérience des sciences humaines, les grands basculements civilisationnels sont rarement annoncés comme tels. Rome ne s'est pas réveillée un mardi en disant : « Tiens, l'Empire décline. » Ma meilleure pote, pareil. Elle m'a juste écrit qu'elle était passée chez Running Conseil Nancy.

C'est toujours après qu'on comprend.

Pendant ce temps-là, Sydney Sweeney se mettait presque nue, des ballons entre les seins, pour une campagne liée au sport. Internet a donc immédiatement ouvert le colloque annuel « Féminisme : où doit-on ranger les seins ? » Premier atelier : empowerment. Deuxième atelier : male gaze. Pause déjeuner : personne n'a changé d'avis.

Et presque simultanément, de l'autre côté de la Manche, Keely Hodgkinson gagnait un 800 mètres à Londres en 1'56''40, vêtue d'une combinaison Nike noire à capuche qui lui donnait l'air d'avoir prévu de battre tout le monde avant d'aller cambrioler Cartier.

  • Une ex-fumeuse en Hoka,
  • Une actrice presque nue avec du matériel de sport entre les seins,
  • Une championne olympique en Catwoman aérodynamique.

Normalement, ces trois informations auraient dû poursuivre leur vie séparément.

Mais j'ai malheureusement fait des sciences humaines. J'ai aussi travaillé suffisamment longtemps dans la communication et la conception-rédaction, à proximité de grands messieurs directeurs de création très occupés à avoir du génie et à décider si la baseline que j'avais trouvé devait commencer par une majuscule. Chacun son métier.

Résultat : j'ai développé cette pathologie professionnelle qui consiste à regarder ces trois choses nommées ici et plus haut sans rapport, et à penser : « Attends. Il y a un truc. »

C'est à peu près comme ça qu'est né Pretty Trace.

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Bienvenue dans Meufland, laboratoire non agréé

Pour celles et ceux qui débarquent : Pretty Trace n'est pas vraiment un média. Enfin si. Enfin non. C'est plutôt l'endroit où finit cette manie assez envahissante que j'ai de transformer tout ce qui passe à portée de cerveau en projet créatif. TMTC mes copines : elles savent qu'une invitation à une « petite soirée tranquille » peut très vite dégénérer en concept, dress code, playlist, wording, typo et moodboard Pinterest alors qu'elles avaient simplement demandé qui ramenait le houmous. Je suis, en quelque sorte, leur G.O. créative et gratuite sans bouton « se désabonner ».

Et mes copines ont elles-mêmes considérablement aggravé le problème. Bienvenue dans Meufland, notre groupe WhatsApp. Au départ, on y faisait ce que font des femmes normalement constituées dans un groupe WhatsApp : déterminer si « haha oui carrément » signifiait réellement oui, expertiser un mec à partir de trois captures d'écran, chercher un resto et souhaiter un anniversaire avec quarante-huit heures de retard.

Puis certaines se sont mises à courir. Puis à courir beaucoup. Puis des marathons. La radicalisation a été douce. Un jour : « On boit un verre samedi ? » Six mois plus tard : « Impossible, j'ai 24 dimanche. » Et personne ne demande plus 24 quoi.

C'est à ce moment-là que Meufland est devenu, sans agrément ministériel, le laboratoire de terrain de Pretty Trace : chronos, blessures, Strava, Hoka, captures d'écran, rétroplannings, mecs, vocaux et opinions extrêmement définitives produites par des femmes qui, rappelons-le, n'ont jamais signé de consentement pour participer à une étude longitudinale.

Scientifiquement, l'échantillon est catastrophique. Éditorialement, c'est Byzance.

Parce qu'en regardant courir mes copines, je me suis aperçue que le plus intéressant n'était finalement pas la course. C'était tout ce qui s'était mis à courir autour : le corps, le regard posé dessus, les marques, les fringues, les montres, les chiffres, la performance, les applications, le dating. Et cette faculté absolument prodigieuse du capitalisme à regarder une activité historiquement composée de deux jambes + dehors et à se dire : « Il doit bien y avoir moyen de mettre un abonnement Premium là-dedans. »

Voilà donc comment Sydney Sweeney, Keely Hodgkinson et ma meilleure pote aux 100's Light se sont retrouvées dans le même document. Je tire sur les trois fils. Et forcément, à la fin, il y a un nœud.

Désormais, ce sera aussi prochainement sur Substack, que je vais démêler ces noeuds. Parce qu'il fallait bien trouver un endroit où ranger tout ça… Et l'application Notes de mon téléphone commençait sérieusement à ressembler aux archives non classifiées d'une unité de recherche clandestine. Bienvenue très bientôt dans Pretty Trace version Substack : les observations resteront discutables, Meufland demeure un échantillon scientifiquement irrecevable et le CNRS n'a toujours pas répondu.

Mais au moins, maintenant, tout est au même endroit.

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« Où doit-on ranger les seins ? » : le colloque est ouvert

Commençons par Sydney. En septembre 2026, Sydney Sweeney apparaît dans une campagne pour Novig, plateforme américaine de prédiction sportive dont elle est également partenaire et actionnaire. Elle y pose quasiment nue, avec différents équipements sportifs placés là où les conditions générales d'utilisation d'Instagram l'exigent.

La campagne devient virale et plusieurs sportives de haut niveau répliquent. La nageuse Ariarne Titmus, la sprinteuse Amy Hunt, la gymnaste Gracie Kramer ou encore la cycliste Sophie Capewell publient leurs propres images : courir, nager, souffrir, tomber, gagner. En substance : voilà aussi à quoi ressemble une femme dans le sport.

Évidemment, Internet choisit immédiatement ses deux camps habituels. D'un côté : patriarcat. De l'autre : her body, her choice. Merci à tous. Les badges peuvent être rendus à la sortie.

Sauf que c'est plus intéressant que ça. Sydney Sweeney n'est pas une ingénue qu'un directeur artistique aurait retrouvée nue par hasard entre deux ballons. Elle est associée au projet, détient une participation dans Novig et connaît manifestement très bien la valeur économique de son image. La question n'est donc pas de savoir si une femme peut choisir de montrer son corps. Évidemment qu'elle le peut. La question est plutôt : pourquoi son corps reste-t-il un raccourci publicitaire aussi extraordinairement efficace dès qu'on veut vendre du sport ?

Et là, la science arrive. Avec moins de seins, mais davantage de PDF.

Une revue systématique publiée en 2026 dans Social Sciences & Humanities Open a analysé 64 études publiées entre 1994 et 2024, issues de Scopus et Web of Science et sélectionnées selon le protocole PRISMA. Malgré certaines évolutions positives, elle relève notamment la persistance d'une sous-représentation des sportives et de représentations marquées par les stéréotypes de genre, dont la sexualisation.

Trente ans de littérature scientifique, 64 études, deux bases internationales et un protocole PRISMA pour établir un truc que Meufland aurait probablement réglé en trois vocaux, dont un enregistré depuis la caisse automatique du Monoprix.

Je maintiens donc les deux protocoles.

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Keely Hodgkinson : 800 mètres et probablement un braquage à 19 h 30

Quelques jours plus tard, Keely Hodgkinson entre sur la piste d'Athlos Londres. Combinaison Nike noire. Manches longues. Capuche. Dos largement ouvert. Quelque part entre championne olympique du 800 mètres et cambriolage très haut de gamme place Vendôme.

Puis elle court. Et gagne en 1'56''40.

L'intérêt n'est surtout pas d'opposer Sydney nue à Keely couverte et de distribuer les certificats de féminisme en fonction du nombre de centimètres carrés de peau visibles. Hodgkinson veut elle aussi une tenue spectaculaire. Elle a participé à sa conception avec Nike : grande ouverture dans le dos, capuche, et jusqu'à sa queue-de-cheval qu'elle tenait à conserver.

Petit problème : une queue-de-cheval n'est pas formidable aérodynamiquement. Nike a donc travaillé autour. J'aime énormément vivre à une époque où des ingénieurs hautement qualifiés réduisent les turbulences provoquées par les cheveux de Keely Hodgkinson pendant que mon imprimante continue de soutenir qu'elle n'a pas de papier alors que je viens personnellement d'en mettre.

Le corps de Hodgkinson est lui aussi montré, mis en scène, regardé. Sauf qu'ici, son corps n'illustre pas le sport. Il le fait.

Le problème n'a jamais vraiment été la quantité de peau. Le problème, c'est qui écrit le scénario du corps féminin.
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Alerte au laboratoire : la 100's Light a acheté des Hoka

Pendant que Nike aérodynamisait une queue-de-cheval et qu'Internet déplaçait encore les seins des femmes sur l'échiquier du féminisme, mon propre laboratoire progressait. Ma meilleure pote était donc passée chez Running Conseil.

Pour le profane : elle est allée acheter des baskets. Pour l'anthropologue : c'est Versailles.

Elle pensait acheter des chaussures. Elle est ressortie équipée comme Jaja, avec des Hoka contenant suffisamment de mousse pour lui faire gagner quinze centimètres (résultat supérieur aux talonnettes de Sarkozy) et une tenue féline Kinetik.

Quelques jours plus tard, mon téléphone vibre. Vidéo WhatsApp. Elle court.

Je précise : je n'avais rien demandé.

Pretty Trace venait de franchir un cap méthodologique majeur : les sujets d'étude produisaient désormais eux-mêmes les pièces à conviction.

Je lance la vidéo. Panthère de la marque Kinetik lancée en milieu périurbain. Asphalte à l'arrière-plan. Et sur son front, ce que j'évalue scientifiquement à un milligramme de sueur. Puis elle me dit : « Si tu te demandes quelle est ma technique : c'est pas de technique. »

Je ne me demandais rien. C'est précisément ce qui rend l'archive exceptionnelle. Elle a les Hoka. Elle a l'outfit Kinetik. Elle a le dernier modèle de chez Running Conseil à ses pieds et possède probablement davantage de technologie sous les pieds que Neil Armstrong lorsqu'il a posé les siens sur la Lune.

  • La technique : aucune,
  • L'équipement : maximal,
  • La doctrine : limpide.
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Deux jambes + dehors : il fallait évidemment en faire un marché

Et c'est ici que ma pote rejoint Sydney et Keely. Parce que derrière les trois se cache la même question : qu'est-ce que notre époque fait du corps sportif ?

Courir est pourtant d'une simplicité presque insultante : deux jambes, une porte, dehors.

Puis nous sommes arrivés.

L'historienne Alex Mold a montré, à partir du boom du jogging britannique des années 1960 à 1980, comment la course s'est progressivement articulée à l'individualisme, à la responsabilisation personnelle de la santé et à la consommation. Bien avant qu'une montre puisse nous annoncer au réveil que nous avons mal dormi alors que nous étions quand même présentes pendant toute la nuit, nous avions donc commencé à transformer notre corps en petite PME individuelle.

Aujourd'hui : chaussures. Deuxième paire de chaussures. Montre. Chaussettes techniques. Ceinture. Gels. Écouteurs. Application. Abonnement Premium. Puis éventuellement une seconde application chargée d'expliquer ce que la première application n'a pas suffisamment bien expliqué à partir des données de la montre.

Courir était gratuit. Nous avons corrigé cette anomalie.

Le paradoxe est assez merveilleux : nous courons notamment pour échapper à une société obsédée par la performance, puis nous rentrons chez nous vérifier si notre performance était suffisamment performante.

On quitte Excel à 18 heures. À 18 h 32, Garmin nous annonce que notre statut d'entraînement est « improductif ».

Même notre loisir nous convoque désormais pour un point RH.

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Le dimanche appartient désormais à Garmin, désolée Mamie

Meufland documente très bien le phénomène. Avant : « On boit un verre samedi ? » Après marathonisation : « Samedi compliqué, dimanche j'ai 18. » Puis : « J'ai fait mon 18. » Capture Strava. Petit cœur. « Belle allure. »

Nous avons quarante ans et Excel vient de gagner contre le rosé.

J'ai vu apparaître des rétroplannings, des inscriptions, des objectifs de chrono, des phases de récup et des femmes autrefois parfaitement capables d'oublier leur carte Vitale qui connaissent désormais leur VO₂ max à la décimale près.

La sortie longue du dimanche a acquis une autorité morale supérieure à une communion. On ne déplace pas la sortie longue. On déplace Mamie.

Plus j'observe, plus le running ressemble d'ailleurs à une religion particulièrement bien marketée : les fidèles, les vêtements liturgiques, les pèlerinages à Paris, Berlin ou Valence, les objets sacrés, les nourritures rituelles en petits sachets goût citron.

Et le dimanche matin, au poignet, Garmin prononce l'homélie.
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On avait déjà Tinder, il fallait maintenant connaître sa VMA

Évidemment. Quelqu'un a inventé bpm, une application française de rencontres dédiée aux sportifs célibataires. Running, salle, padel, randonnée : le date peut désormais être directement intégré au programme d'entraînement.

C'était donc la pièce manquante. Après avoir passé quinze ans à perfectionner les filtres du dating moderne (âge, taille, distance, métier, signe astrologique, style d'attachement et surtout degré de vraisemblance de la mention « séparé »), nous pouvons enfin ajouter une donnée essentielle : l'allure au kilomètre.

Premier rendez-vous : footing. Kilomètre 2 : tu connais sa VO₂ max. Kilomètre 4 : tu découvres qu'il a deux enfants. Kilomètre 6 : tu comprends que « séparation en cours » signifie que sa femme pense actuellement qu'il est effectivement parti courir.

Et s'il annonce 5'12/km comme « allure tranquille », le dossier peut directement être transmis à Meufland.

Le dating sportif présente néanmoins un avantage majeur : si le rendez-vous est mauvais, tu es déjà en train de fuir.

J'attends maintenant Garmin Dating : « Body Battery : 82. Thomas, 43 ans, divorcé selon lui, à 11,4 km. Allure moyenne : 5'07. Temps de récupération sentimentale estimé : 17 heures. Souhaitez-vous matcher ? »

Attends. Envoie son profil dans Meufland.
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Conclusion provisoire du CNRS : fallait-il vraiment commencer à courir ?

On était parties de trois détails : une copine qui fumait davantage qu'elle ne respirait et ne courait et qui est désormais en Hoka ; Sydney Sweeney presque nue avec des ballons entre les seins ; Keely Hodgkinson en Catwoman à 1'56''40.

On tire sur les fils et derrière arrivent trente ans de recherche sur la représentation des sportives, le regard posé sur le corps féminin, Nike, Garmin, les marathons, Strava, le capitalisme, le dating et Thomas, 43 ans, divorcé selon lui.

Le run était simplement la ligne de départ.

Des femmes ont dû conquérir leur place dans la course. Puis notre époque a fait ce qu'elle sait faire de mieux avec une liberté : l'équiper, la mesurer, la comparer, la poster, la monétiser et lui proposer une formule Premium.

Le capitalisme n'a pas supprimé la liberté de courir. Il lui a simplement trouvé beaucoup d'options payantes.

Et au milieu de tout ça, ma meilleure pote continue de courir en Hoka, panthère Kinetik, avec son milligramme de sueur et sa doctrine sportive : pas de technique.

Elle court. Elle s'en fout. Elle rentre.

Peut-être que c'était ça, finalement, le projet initial.

En revanche, si l'une des marathoniennes de Meufland trouve son prochain mec sur bpm pendant une sortie en zone 2, je demande officiellement une subvention au CNRS. Pretty Trace ne peut pas continuer à financer seule la recherche française en sciences humaines.

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